Rien à battre de la j-music donc.
(les plus observateurs auront remarqué l’absence de point d’interrogation)
Bref, on trouve souvent sur les sites et forums, de fans comme de pros, (dans leur bouche aussi je suppose, mais je n’ai pas la chance de fréquenter ces gens) des références à cette fameuse
j-music et à sa promotion, mission dont les personnes suscitées s’auto-investissent à divers niveaux. Et voilà qu’on nous fait miroiter un monde merveilleux où, grâce aux efforts de ces
pionniers, les stars d’Avex côtoieraient sans complexe les têtes d’affiches anglo-saxonnes sur MTV, le gaulois lambda ne ferait pas une
WTF-face à l’écoute d’une chanson en japonais et
où Ayumi ferait un concert (complet, forcément) par an à Montpellier.
(effet secondaire non désiré : il faudrait alors à tous ces adolescents en quête de singularité chercher autre chose pour jouer les incompris et faire chier Papa Maman, Gackt-sama tournant
désormais en boucle dans l’autoradio familial ; mais c’est un autre débat)
C’est cela le but de la « promotion de la j-music » et aucun auditeur de musique japonaise pourrait y trouver à redire, n’est-ce pas ?
Bah si, justement.
En tant que blogueurs, chroniqueurs dans je ne sais quel média, organisateurs de concerts, distributeurs de disques, etc... (voire même simples mélomanes) nous avons choisi un domaine
d’exploration privilégié, à moins qu’il ne s’agisse d’un domaine de prédilection qui se soit imposé à nous. Pour faire vite et large, nous le désignons comme « la musique japonaise ». Mais il ne
faut pas se méprendre sur ce que l’on entreprend de défendre :
investir le champ de la musique japonaise ne nous demande surtout pas de promouvoir « la musique japonaise », ce qui serait
une erreur (en plus d’une faute de goût).
La question n’est pas spécifique à la j-music – j’y ai déjà été confronté en écrivant sur le cinéma, un certain nombre de personnes nous demandent de partir en croisade pour « le cinéma japonais
/ asiatique / d’auteur / de genre / du réel / whatever / ... » – mais, parce qu’il s’agit d’un domaine à la fois à potentiel populaire et faiblement médiatisé, elle s’y pose avec une particulière
acuité.
Il est donc préférable de savoir un peu ce dont on a envie.
Et personnellement j’ai pas forcément envie de voir débarquer « la musique japonaise » chez les disquaires, salles de concerts et média français. Pas parce qu’elle y perdrait son âme et moi mon
privilège d’initié (m’enfin, semblé-je à ce point égoïste ?), mais parce que dans ses grandes largeurs la musique japonaise n’est pas particulièrement glorieuse : tout simplement
j’aimerais
que les japonais soient gentils et gardent leurs merdes chez eux.
Je n’ai pas non plus envie que les artistes dont j’apprécie le travail et que pour le coup j’aimerais promouvoir le soient sous l’étiquette « musique japonaise », et encore moins en même temps
que cette étiquette.
Ce sont les artistes que j’ai envie de mettre en avant, à la rigueur une certaine scène particulièrement cohérente, pas le genre qu’ils empruntent et encore moins le
pays d’où ils viennent.
<aparté>
C’est une des raisons pour lesquelles ici ou ailleurs on a pu pester contre la programmation de Nolife (moui, tirer contre l’ambulance faisait aussi partie du cahier des charges, ce qui est
particulièrement dégueulasse, surtout en ce moment) qui fait feu de tout bois tant que cela relève de « la musique japonaise ».
Dans le même ordre d’idée les rayons « j-music » de certains points de vente (FNAC des Champs-Élysées), qui font pourtant grand plaisir aux fans, nous font bien marrer.
</aparté>
Ainsi suis-je persuadé que voir Ikuko Harada en concert doit être quelque chose d’assez merveilleux et j’aimerais bien qu’elle vienne en France.
Mais sa venue passe-t-elle par celle de je ne sais quel groupe de visual-kei, girl-band en jupettes, chanteuse de electro-r’n’b-pop à vocalismes ou interprète de génériques d’anime ? Et surtout
qui peut raisonnablement croire que, dans une démarche globale de promotion de la « j-music », la notoriété de Kokia et consort puisse aider à celle de Harada ?
Rien ne me dit que la situation prétendue idyllique décrite en début d’article soit en quoi que ce soit favorable aux artistes que j’ai envie de défendre, bien au contraire.
Pas la peine d’être devin pour deviner ce qui surnagera d’une plus grande visibilité de la « j-music » ; il ne s’agit ni plus ni moins de ce qui fonctionne en ce moment et que les labels français
commence à travailler (mini-liste juste au dessus). C’est à dire une production qui n’a bien souvent de musicale que le nom et dont la popularité est pour une grande partie
subordonnée à la
mangamania et/ou au culte de l’exoticu-japan. Voilà un marché qui ne me semble ni très sain, ni particulièrement favorable à ce qui sort des sentiers battus.
Je sens d’ici venir les raisonnements fallacieux qui essayeront de me présenter cette situation comme bénéfique pour tous.
Donc non, le développement d’un marché et d’un public pour la production commerciale bas de gamme ne favorisera pas l’émergence d’un espace pour une production plus confidentielle et davantage
digne d’intérêt. Contrairement à ce qu’affirme le dicton ce n’est pas sur le fumier qu’on fait pousser les roses, pas plus que bouffer de la merde n’affine le palais. On en vient au second
raisonnement foireux : la fanbase ne mûrira pas avec le temps (si ce n’est une poignée d’individus à la marge : non significatif) et les inclinaisons du gros du troupeau resteront grosso modo les
mêmes (le milieu regorge d’exemples de types écoutant de la musique jap depuis 10 ou 15 ans et qui en sont encore à Ayumi).
Au contraire,
l’émergence d’un vrai marché de la j-music consacrera la production commerciale, à laquelle on avait jusqu’à présent (relativement) échappé. En effet, quand il s’agit
d’importation d’une production préexistante (car nous n’irons pas jusqu’à penser que le marché français influe sur la production nipponne), un marché non investit massivement est favorable à la
production « alternative » (si ce n’est particulièrement pointue, faisant régulièrement preuve d’une certaine qualité) qui profite de l’absence de concurrence. Mais quand la production
commerciale aura débarqué et que l’idée d’un rayon « j-music » aura fait son chemin, la production alternative (quand bien même elle aurait profité du mouvement pour augmenter en volume) sera
submergée par le nombre.
Pire que ça, parce qu’elle aura acquis un poids et une visibilité, l’image de la production commerciale (peu respectable s’il en est dans 98% des cas) pèsera sur celle de la production
alternative, classée sous la même étiquette et noyée dans la masse.
Cette confusion n’entachera pas la production (grossièrement) dite « underground », qui de toute manière bénéficie déjà d’une distribution dans nos pays ; il n’en est malheureusement pas de même
pour des artistes oeuvrant dans des styles qu’on rapprochera plus facilement de ce qui sort sous la bannière « j-music », la pop en tête (vous pensez bien que plus haut je n’ai pas pris Harada
comme exemple au hasard). C’est à dire justement ceux qui nous tiennent à coeur et que de temps à autres nous tentons de promouvoir (dans l’indifférence la plus totale bien souvent).
Dans ce contexte,
promouvoir la « j-music » est alors un peu comme répandre la fumée qui nous rendra invisible : se tirer une balle dans le pied.
Bref, ça commencera à aller un peu mieux pour la musique japonaise en France quand ceux qui en font la promotion se seront mis dans la tête qu’ils feraient mieux de s’en foutre.
Epikt,
Suki-Suki-Daisuki pour Ananda Network, à vous les studios...
Derniers Commentaires